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Révélations sur le passé genevois de Bouteflika

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Révélations sur le passé genevois de Bouteflika

Genève, Le président a passé plusieurs années d’exil dans le canton. Une période clé, très peu documentée

Quand on pénètre dans le consulat général d’Algérie, à Bellevue, on tombe sur un portrait d’Abdelaziz Bouteflika. Une image qui doit dater d’une quinzaine d’années. Le président est réputé pour gouverner à travers un cadre, lui qui n’a pas fait de vraie apparition en public depuis le 8 mai 2012, à l’occasion de la commémoration d’un massacre en Algérie en 1945. Cette photo est la seule image qu’on voit de lui.

L’homme d’État pose à côté du drapeau algérien, rouge, blanc et vert. Il a l’air en forme, ses yeux sont bleus. Dimanche, Alger indiquait qu’il était de retour après avoir effectué des «contrôles médicaux périodiques» à Genève. Un communiqué laconique qui a suscité plus de questions qu’autre chose, comme d’habitude quand on évoque sa santé depuis qu’il a subi un AVC en 2013.

Est-il vivant? Était-il dans le cortège de limousines noires sorties de l’hôpital dimanche, puis dans le Gulfstream qui a décollé de Cointrin en direction de l’aéroport de Boufarik?

Des questions sur toutes les lèvres en Algérie, où l’on n’a pas oublié que le décès du président Houari Boumédiène serait resté secret pendant un bon mois, en 1978. À l’époque, Abdelaziz Bouteflika, 41 ans, est ministre. «Le président éprouve le besoin de prendre du repos car il est exténué», dit-il à la presse.

«Traversée du désert»

Celui qui a été le plus jeune ministre des Affaires étrangères au monde (26 ans, dès 1963), qui a présidé la 29e session de l’Assemblée générale des Nations Unies en 1974, qui s’est fait le porte-parole des pays du tiers-monde, est sur le point d’entamer ce qu’il appellera plus tard sa «traversée du désert».

Deux décennies d’exil, très peu documentées, un trou noir à la hauteur du mystère qu’entretient la présidence sur son état de santé aujourd’hui. Il en passera une bonne partie dans le canton de Genève.

Les successeurs de Boumédiène accusent Bouteflika d’avoir volé une soixantaine de millions de francs auprès des ambassades algériennes et de les avoir dissimulés sur un compte auprès de la Société de Banque Suisse (l’ancêtre d’UBS). Il est exclu du comité central du FLN, le parti au pouvoir, et passible de la peine de mort. Il se réfugie en Suisse.

Abdelaziz Bouteflika passe quelque temps chez une connaissance à Lausanne, avant de s’installer à Champel, pris en charge par un ami, Mustapha Berri. Il y séjourne plusieurs mois avant de se faire renvoyer pour une raison non élucidée et d’être aidé par d’autres proches, notamment son demi-frère, qui le loge au centre-ville.

S’il choisit de s’exiler en Suisse, c’est parce qu’un important réseau d’Algériens y a été mis en place pendant la guerre d’Algérie. L’impôt révolutionnaire qui finançait les indépendantistes, prélevé auprès de la diaspora, transitait par le canton.

Le premier président algérien, Ahmed Ben Bella, vit dans le canton de Vaud à cette époque. L’Hôtel Strasbourg, aux Pâquis, appartient à un Algérien né à Oujda, au Maroc, comme lui. Sa mère et son frère Saïd ont vécu à La Chaux-de-Fonds. D’autres Algériens d’Oujda habitent à Genève.

Du Lyrique à L’Olivier

Abdelaziz Bouteflika troque son costume trois pièces contre des pantalons troués (mais il a toujours gardé sa moustache). Il veut se faire passer pour un démuni, faire oublier les millions qu’il a volés, croit savoir le Franco-Algérien Mohamed Sifaoui dans un livre qui lui est consacré.

Au début des années 1980, vêtu d’un manteau bleu élimé, l’ex-ministre se présente à la rue Saint-Ours, dans les bureaux de Jean Ziegler. Celui qui souhaite faire une thèse sur le groupe des 77 aux Nations Unies travaillera deux ans avec le professeur de sociologie à l’Université. «L’Abdelaziz Bouteflika que j’ai connu était exemplaire, indique Jean Ziegler. Un authentique homme d’État, chaleureux et érudit. Il était pauvre, et je tiens pour absurdes les reproches de corruption à son encontre.»

Les deux hommes partageront de nombreux cafés au Lyrique, au Dorian, à la Comédie, les bistrots des alentours. Ils iront même se promener sur le Salève. Les adresses pour sortir le soir, Abdelaziz Bouteflika les connaît aussi. «Il est un homme de paix, le plus honnête qui soit», abonde une autre source.

L’étudiant ne finira jamais sa thèse, en partie parce qu’il n’a pas obtenu de bourse d’études, selon Jean Ziegler. Il part deux ans plus tard gagner sa vie à Dubaï, puis à Abu Dhabi, tous frais payés par le cheikh Zayed, pour lequel il aurait travaillé comme conseiller. Une activité qui, selon le journaliste Frédéric Pons, lui aurait permis de s’enrichir.

Les allers et retours des Émirats à Genève, où se trouve son médecin de toujours, sont incessants. «Il avait deux obsessions: son ego et savoir qui dirige le pays. Il a toujours voulu revenir au pouvoir», estime Ali Benouari, un autre ancien politicien algérien de Genève. Bouteflika soigne son réseau, réintègre le comité central du FLN en 1989.

En 1992, il est aperçu dans une boutique de chaussures luxueuses au Noga Hilton. Bouteflika passe aussi beaucoup de temps à L’Olivier, une librairie arabe aux Pâquis. Il s’y serait rendu jusqu’à un an avant son élection, en 1999, selon son directeur. La littérature berbère l’intéressait.

En juillet 1998, Bouteflika se trouve à l’Hôtel des Bergues avec le général algérien Larbi Belkheir et le Saoudien Ali bin Mussalam (qui sera plus tard soupçonné de financement du terrorisme). Ce dernier, réputé pour ses qualités de diplomate, doit permettre à Bouteflika de compter sur le soutien de l’Arabie saoudite, et par ricochet des États-Unis, dans sa candidature à la présidentielle de 1999. «Je te présente le prochain président de l’Algérie», indique Ali bin Mussalam à son traducteur genevois, Abdelnour Abdelli, que nous avons rencontré.

«La Suisse, ce pays que j’aime»

Le réseau de Bouteflika? Il passe aussi par la famille Kouninef, l’une des plus riches d’Algérie, qui habite à Lausanne et lui assurerait un soutien financier et logistique. En misant sur le candidat, Ahmed Kouninef, fondateur du groupe KouGC, chercherait un relais au pouvoir.

Seuls des problèmes de santé peuvent freiner son retour au sommet, selon des observateurs; or il n’en a jamais été épargné. Quand il était ministre, il s’était déjà fait soigner à l’Hôpital cantonal, en raison de problèmes rénaux. En février 1999, deux mois avant son élection, Abdelaziz Bouteflika y retourne à la suite de troubles gastriques. Il est largement élu en avril.

Au début de juin, Jean Ziegler est invité à El Mouradia, la résidence officielle du président algérien. Devant les journalistes, Abdelaziz Bouteflika présente «mon ami Jean Ziegler, de la Suisse, ce pays que j’aime», se souvient le sociologue. Les deux hommes se rencontreront plusieurs fois encore.

Son premier voyage à l’étranger en tant que président, Bouteflika le fera trois semaines plus tard, à Crans-Montana. «J’ai choisi votre pays pour une raison fondamentale: les Accords d’Évian, dit-il alors. Pendant les négociations, mes amis rentraient chaque soir à Genève. Et maintenant la plupart des Algériens croient qu’Évian se trouve en Suisse.» L’homme reviendra à de nombreuses reprises, surtout pour des raisons médicales, jusqu’à la semaine dernière. (24 heures)

 

Source Journal 24Heure

Par Richard Etienne

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