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L’islamisme contre le soufisme

Débats

L’islamisme contre le soufisme

L’islamisme contre le soufisme

  –  Les attaques contre Djabelkhir en tant qu’adepte de l’islam soufi maghrébin par l’islamisme ne sont pas nouvelles. Le soufisme vient du mot arabe tassawuf, c’est-à-dire « initiation » ou démarche spirituelle, incarné en Algérie par des soufis comme Sidi Boumediene et ses disciples. Saint patron de la ville de Tlemcen même s’il n’y a pas vécu, Sidi Boumediene est l’un des maîtres de l’islam soufi en Algérie du XIIe siècle, son mausolée est devenu un lieu de pèlerinage pour les Tlemcéniens et bien au-delà. Sidi Boumediene, à l’instar de tous les fondateurs de l’islam soufi, mystique et confrérique en Afrique du nord, comme Sidi Ahmed Tidjani (Tidjaniya), Sidi Abderahmane (Rahmaniya), appelé aussi Bouqobrine (le saint au deux tombeaux), la cheykhiya des Ouled Sid Cheikh à El Biadh, la qadiriya de l’émir Abdelkader… sont les continuateurs de cet islam né dès l’aube de l’islam grâce, notamment à El Haladj, Ibn Roumi, Ibn Elarabi… (du IXe au XIIe siècle), puis structuré en tariqas (confréries) à partir du XIe siècle. 

Les adeptes de ce courant, rassemblés dans des zaouïas, pratiquent des séances de récitation (dhikr), des cercles de prière, des chants (sama’a) et des danses, comme les derviches tourneurs, afin d’accéder à un état supérieur et de cheminer vers Dieu. Le soufisme, réputé pour sa pratique tolérante de l’islam, est traditionnellement opposé aux courants littéralistes, c’est-à-dire au salafisme et au wahhabisme… Seuls le soufisme et le kharidjisme (sécessionnistes) admettent que l’islam est une spiritualité. 

Fort d’une grande capacité d’adaptation, l’islam soufi s’acclimate à tous les contextes, à tous les temps et espaces parce qu’il ne prétend pas régir la vie sociale des gens, s’abstient de toute fonction normative et s’attache entièrement à la spiritualité. Contrairement à l’islam salafiste, littéraliste obsédé par un mode de vie et de pensée remontant aux salafs (les quatre califes Al- rashidun, bien guidés 632-661), l’islam soufi est un islam du for intérieur, il n’est porté ni sur la visibilité ni sur la violence, sauf pour lutter contre la colonisation.

Aujourd’hui, sous les coups de boutoir de l’islamisme, qu’il soit frériste, salafiste ou wahhabite, l’islam soufi confrérique au Maghreb marque le pas. Les ulama que l’on qualifie à tort de « réformistes », de Djamel Eddine Al Afghani à Mohamed Abduh en passant par Rachid Ridha, Sayyid Qutb jusqu’à Ben Badis, ont combattu l’islam mystique, soufi et confrérique ainsi que les défenseurs d’un islam spirituel. 

Mansour Al-Hallaj, un persan mystique soufi du IXe et Xe siècle, a été condamné à mort et exécuté en 922. Les mausolées des saints soufis sont parfois profanés y compris celui de Sidi Boumediene vandalisé dans les années 1990 par des salafistes, mais restauré depuis. El Qaida à Tombouktou au Mali a saccagé en 2012 les mausolées et tombeaux des saints soufis auxquels les populations sont très attachées. En s’attaquant à ces lieux culturels, c’est l’identité culturelle et historique du Mali qu’ils voulaient anéantir. Cet acte ignoble a été qualifié par la Cour pénale internationale (CPI) de crime contre l’humanité en condamnant le djihadiste Ahmad al Faqi al Mahdi en septembre 2015 à neuf ans de prison. Ces traces d’un passé culturel et cultuel brillant sont insupportables pour les islamistes radicaux. L’attentat terroriste du 24 novembre 2017 qui a visé la mosquée Al-Rawdah au nord Sinaï en Égypte, un édifice animé par des soufis, a fait 305 morts. Le commandant Massoud opposant à l’occupation soviétique de l’Afghanistan, était un poète et un mystique soufi. Et parce qu’il était soufi, il a été assassiné par un attentat-suicide commandité par Ben Laden le 9 septembre 2001 dans la province de Takhâr en Afghanistan. 

Depuis des décennies, voire des siècles les symboles et lieux saints de différentes confréries soufies, du Pakistan à l’Égypte en passant par l’Algérie, le Mali… sont la cible des islamistes et djihadistes qui pensent que l’islam est « un » et doit être prêché, vécu et appliqué de la même façon en terre d’islam et même en dar el harb (territoires non-musulmans ou littéralement territoires de la guerre). Ce qui est une vue de l’esprit puisque l’islam au singulier est tout simplement une abstraction, il n’a existé ni aujourd’hui ni à la naissance de l’islam, il était ab initio pluriel : sunnite, kharidjite (dissident), shî’ite, islam asiatique imprégné de pratiques bouddhiste et d’hindouiste, islam mystique, soufi et confrérique au Maghreb et en Afrique subsaharienne, un islam ibadhite au sultanat d’Oman, au Mzab (Algérie), Djerba (Tunisie), Djebel Nefoussa (Libye) et à Zanzibar (Tanzanie)… L’islam dans les Balkans est fortement marqué par l’islam soufi des derviches, dont le maître spirituel est Hadj Bektachi, un courant religieux plus proche de l’hétérodoxie que de l’orthodoxie de l’islam. L’on est en présence d’un islam syncrétique, c’est-à-dire que la conversion à l’islam des populations des Balkans aux XIVe et XVe siècles s’était accompagnée de la récupération partielle des sédiments cultuels antérieurs à l’islamisation. Les Bosniaques, population musulmane, fêtent toujours le Saint-Jean. Lorsque l’on interroge un Bosniaque sur sa religion, il répond souvent « Je suis musulman par la Sainte Vierge ». 

L’islam soufi bénéficie d’une grande profondeur historique et anthropologique, il est de nature inoffensive, ce n’est pas un islam de conquête parce qu’il est chargé de culture locale, il est enraciné dans les traditions, les croyances antérieures à l’islam et les pratiques mystiques. A l’inverse, l’islam salafiste qui voyage un peu partout dans le monde, est un islam léger, sans culture et sans anthropologie, car il est réduit à une fonction normative largement inadaptée.

Par Tahar Khalfoune

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