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Je n’avais pas tout à fait vingt ans…

Portraits et Témoignages

Je n’avais pas tout à fait vingt ans…

Je n’avais pas tout à fait vingt ans…

Je n’avais pas tout à fait vingt ans…

Je n’avais pas tout à fait vingt ans… Lycée, université… Mes parents étaient fiers de moi.     

Je n’avais pas tout à fait vingt ans… Mon père a tout le temps traîné au bas de l’échelle sociale. Il est passé par tous les métiers. Il a bossé dans les champs, les usines et chez les particuliers. Ses bras de prolétaire prompts à soulever des masses s’offraient sans rechigner aux titrés, aux gradés, aux leaders et chefs d’entreprises. Il avait côtoyé les fortunés, les vaniteux, les prétentieux, les snobs et les faux mondains.  

Il a connu des cassés, des paumés, des laisser-pour-comptes et des destins infortunés qui ont raté le train de la vie.  

Je n’avais pas tout à fait vingt ans…Et mon père n’en finit pas de me raconter son histoire greffée à l’Histoire, l’histoire de notre Histoire.

J’ai grandi d’un coup. Et le jeune homme que je suis devenu est le héros qui manquait à ses anecdotes. Celui qui veut s’instruire pour ouvrir le champ des possibles, pour compenser sa dépersonnalisation programmée, changer le regard porté sur sa communauté. 

Pour mon baccalauréat, ma mère est allée à la mosquée. Elle a allumé des bougies.  « Que Dieu soit partout sur ta route, mon fils ! Ne néglige jamais l’important ! N’oublie jamais ton sang et tes parents ! « 

Mon père m’a offert un livre de Mammeri « la colline oubliée ». Il s’accrochait à l’idée que la réussite sociale dépend étroitement de la réussite scolaire.  Il a tout faux, mon père !  

Et je ne cessais de me demander :  » Quel idéal je porte en moi de leur Histoire ? De cette Histoire ? Quel est le pouvoir du sang ?  » 

Je déambule dans les couloirs de l’université, la tête pleine de projets, décidé, déterminé comme jamais à aller de l’avant. 

Mais je le dis tout de suite, ça n’a pas été très drôle. Très vite, j’ai été identifié à mon nom, mon accent, ma voix rugueuse et mon parler de montagnard kabyle. 

L’une s’appelle Oum El Khir; l’autre El Houaria. L’un s’appelle Boumediene et l’autre Oussama. 

Je suis Massinissa.  

Ils écoutaient Deriassa. Je vénérais Matoub. 

Les mal intentionnés me font endosser leurs ruses, leurs fourberies et leurs sournoiseries. 

  • Vous êtes terribles, vous, les Kabyles. Soûlards, athées, biberonnés par la France dont vous revendiquez la langue et la culture. 

Je lui ai mis un poing au visage et je lui avais cassé le nez. 

  • Et maintenant, qui, de nous deux, est le vrai et l’authentique ? 

Il y a des choses à faire respecter. « Mourir que baisser la tête », disait mon père. 

Mais ça ne pouvait plus durer. J’ai changé d’université, car j’avais besoin de sérénité pour travailler en paix.

Hasnaoua 1.   Hasnaoua 2. 

Amazigh est un mot qui fâche. 

Berbères, Amazighs, une déclaration largement suffisante pour recevoir une rafale dans le dos. Un procès en gros plan et comme accusations : atteinte à l’unité nationale par un diviseur, séparatiste, harki, francophile et j’en passe. 

Il est urgent de remettre en lumière notre existence volontairement étouffée. Combattre l’obligation de se plier à être autre chose que soi-même. À penser autrement, parler autrement, s’habiller autrement. Changer ses valeurs et ses priorités.

Nous, les vilains garnements, nous disons : NON ! 

Ne jamais se laisser faire comme l’ont fait nos parents. Ne pas demander le consentement des autres pour exister. C’est important d’exister, et de libérer « ces autres » de leur antipathie quand on a été les premiers à habiter ce pays.  

 « Jamais, je ne me laisserais déposséder de l’héritage de mes ancêtres ! N’en déplaise à certains, car l’Algérie est berbère.  » 

Le pouvoir a dit niet. 

Il veut nous descendre dans un trou sans fond. Il veut nous enfermer comme de vulgaires choses dans une boîte. 

  • Disparais ! Tais-toi !  Ne parle plus ! Cache-toi ! 

Mais nous avons désobéi. D’abord, pour la visibilité et la dignité. Ensuite pour se créer une place et inventer un avenir, restituer la mémoire piégée, décomplexer la partie de l’Histoire figée.  

Si on ne fait rien, on peut tout perdre… On peut se perdre… Perdre… 

Même si la peur et la rage ont envahi. Nous sommes dix mille, vingt mille, trente, quarante ou cent mille, des millions à dire : NON !

Et c’est le branle-bas de combat.   

Une énième imposition officielle, une énième arrestation, une énième bavure policière…  Mon père avait raison  » Mourir, que baisser la tête. » 

Et des interpellations, des sommations, des arrestations.

Notre légitimité est en cause…On a compris qu’on peut crever pour nos idées. Parce que chez nous, on ne joue pas en toute impunité avec les idées de liberté. 

Des CRS, des blindés, des tirs, des bombes lacrymogènes…

Des bâtons, des prisons… 

Du sang, du sang et encore du sang, des blessés, des morts, des morts et encore des morts ! 

Ils n’avaient tous atteint vingt ans. 

« Oh, Abane, Amirouche, réveillez-vous, ils sont devenus fous ! » Ils nous interdisent tout. 

C’est de nos noms, de notre langue, de notre mémoire et de notre histoire, qu’ils veulent nous amputer.

J’ai affronté mes actes. Et mes idées.  Dans ma cellule, je m’endors comme une masse. 

Dans ma cellule, il y a des rats partout, sur le sol, sur la banquette et même sur les murs. Ces murs lézardés et ce carrelage fissuré. 

Les yeux de ma mère sont secs.      

Reverrai-je mes parents un jour ? Mes copains, mes amis, ma vie… ? Je pense à Farid qui avait reçu un projectile. On lui avait crevé un œil.  Malik s’est endormi pour toujours. On l’avait transporté à l’hôpital dans une camionnette.  C’était avec délicatesse qu’on l’avait étendu sur la bâche, livide et quatre jours après, il nous a quitté. Il n’avait que 24 ans. 

Si J’écris cela, aujourd’hui, le 30 août, parce que, c’est la journée internationale du drapeau Amazigh. On m’a dit que sur la place de la République, les emblèmes amazighs se vendent comme des petits pains. 

Depuis 2001, le temps passait si vite et nous sommes déjà en 2020. Nos révoltes s’inscrivent dans la continuité.   

L’année 2003 a -t-elle été la pire ?   

Les pas des gardiens grincent dans le couloir. Les jours sont longs. Je me retourne sur mon matelas en éponge. 

Je pense à Lounès, le poète, le gardien de notre mémoire, le faiseur d’espoir. Il est mort assassiné ! 

Ne jamais l’oublier !

Katia Bouaziz
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