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Instrumentalisation de la lutte contre la corruption : un danger pour la démocratie et l’État de Droit

Débats

Instrumentalisation de la lutte contre la corruption : un danger pour la démocratie et l’État de Droit

Dans une publication récente (voir Jeune Afrique n°3021 du 2 au 8 décembre 2018), j’avais insisté sur le fait que les efforts et les risques pris pour lutter contre la corruption seront en pure perte si cette dernière est perçue par l’opinion publique comme instrumentalisée. Dans la présente publication, je voudrais partager avec vous 4 raisons qui m’amènent à penser que l’instrumentalisation de la lutte contre la corruption est un danger pour la démocratie et l’État de droit, voire la stabilité politique.
Premièrement, lorsque la lutte contre la corruption est instrumentalisée, elle produit rarement de fruits pour l’intérêt général qui, du reste, n’en est pas l’objectif. En effet, ici, l’objectif premier de la lutte ciblée/partisane contre la corruption est politique, et même politicien. Elle vise essentiellement à affaiblir les acteurs politiques qui pourraient représenter une menace pour le pouvoir et, donc, ne vise pas en priorité le rétablissement de l’État, ni de la société dans leurs droits. Ce n’est pas surprenant que souvent, dans ces cas, une fois le danger politique écarté, les détenteurs du pouvoir deviennent plus magnanimes avec les accusés, sont plus disposés à leur « pardonner », sans nécessairement insister sur le recouvrement des biens publics.
Deuxièmement, l’on ne peut instrumentaliser la lutte contre la corruption que si l’on est en mesure d’affaiblir et de contrôler les organes chargés d’arbitrer le jeu sociétal. Il s’agit du système judiciaire, des organismes en charge de faire respecter les lois, des services de renseignement, du service des impôts etc. C’est bien parce que ces organes sont contrôlés et instrumentalisés qu’on peut mener une lutte ciblée contre la corruption. En conséquence, la lutte partisane ou intéressée contre la corruption ne prospère que dans un environnement caractérisé par l’affaiblissement des institutions de contre-pouvoir, et par conséquent de la démocratie et de l’État de droit.
Troisièmement, et en conséquence de ce qui précède, lorsqu’on peut effectivement instrumentaliser la lutte contre la corruption, l’on peut également pratiquer la mauvaise gouvernance, s’éterniser au pouvoir, notamment en sautant les verrous de la limitation des mandats etc. En effet, une fois les institutions de contre-pouvoir sous contrôle, au point d’être téléguidées contre des adversaires politiques, l’on se retrouve, en réalité, dans une situation de domination quasi-totale des institutions de l’État par l’Exécutif et, donc, par son chef. La voie – un véritable boulevard – est alors libre à toutes les dérives pour peu que le chef lui-même, ou ceux qui gèrent le pouvoir autour de lui veuillent bien s’en donner la peine. Et alors, vive la mauvaise gouvernance et l’impunité au sommet de l’État !
Quatrièmement, enfin, l’instrumentalisation de la lutte contre la corruption peut être source d’instabilité politique dans les nouvelles expériences de démocratisation en Afrique. En effet, la peur de subir les affres des abus du pouvoir fait partie des premières raisons avancées pour justifier que des chefs D’État cherchent à s’accrocher au pouvoir. Une fois les contre-pouvoirs affaiblis, vos successeurs pourront également s’en servir contre vous soit par vengeance, donc pour régler des comptes, soit pour les mêmes raisons politiciennes que vous. A ce moment-là, avoir bien géré pendant son mandat ne serait plus une protection pour vous parce que dans un tel environnement, les innocents ne sont pas plus à l’abri que les coupables.
En définitive, l’on pourrait croire que la lutte contre la corruption, même instrumentalisée, peut être utile à quelque chose en débarrassant le paysage sociopolitique de cas avérés de corrupteurs/corrompus, freiner la corruption, assainir … L’on pourrait même aller jusqu’à penser qu’elle devrait amener celui qui est au pouvoir, et qui instrumentalise la lutte contre la corruption, à se discipliner afin d’éviter de subir le même sort, plus tard. A mon humble avis, et pour les raisons ci-dessus, c’est une pure illusion. Et l’expérience prouve qu’en fin de compte, tout le monde est perdant, y compris ceux qui ont cru en profiter un moment.
Par Mathias HOUNKPE
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