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Algérie : Ce système d’airain que le peuple veut faire tomber

Débats

Algérie : Ce système d’airain que le peuple veut faire tomber

Chaque vendredi depuis cinq semaines, des millions d’Algériens manifestent pour faire reculer le pouvoir. Davantage qu’un président, c’est tout un système que visent les immenses mobilisations pacifiques. Un souffle printanier, chaque fois plus fort dans les rues d’Alger et d’ailleurs, tente de balayer celui qui n’est plus le représentant du peuple mais du pouvoir. Un régime d’airain, aux mains d’un conglomérat politico-militaro-économique, quasi inamovible… mais pas sans failles ni contradictions, car traversé par des intérêts fortement divergents. Analyse et reportage.

En vingt ans de règne, le président Bouteflika a édifié un système politique hermétique, au fonctionnement opaque et quasi féodal. Il s’est entouré de fidèles et surtout d’obligés placés aux plus hauts postes et gracieusement servis par la redistribution de la rente pétrolière. Ceux-ci jouent leur survie et celle de leur fortune face à l’insurrection populaire de ces journées de mars.

Aujourd’hui, Bouteflika, avec sa garde rapprochée, finit retranché dans un bunker, après avoir empêché l’émergence de toute alternative. En refusant de faire jouer les habituels rapports de forces permettant de trouver une issue, il s’est mis lui-même dans l’impasse. Alors que le clan politicomilitaro- économique se fissure de toutes parts, la rue désormais a pris la main pour dégager « le système » et imposer sa solution. Revue de détail de cette galaxie en fin de vie.

FAMILLE ET APPARATCHIKS : PÔLE PRÉSIDENTIEL FRAGILISÉ

Le plus proche est le frère cadet Saïd, 62 ans, homme de l’ombre. Il est nommé conseiller spécial depuis l’AVC qui a affaibli son président de frère. Cet universitaire diplômé en sciences fut l’artisan du 4e mandat. On dit qu’il préside par procuration. Proche des milieux d’affaires qui ont cofinancé les campagnes électorales, Saïd Bouteflika a permis l’émergence d’un patronat organisé qui pèse dans les arcanes du pouvoir. Le « vice-roi », comme l’appellent les Algériens, compte parmi ses fidèles le milliardaire Ali Haddad, patron du premier groupe algérien de BTP et président du Medef algérien, le puissant Forum des chefs d’entreprise (FCE). Nacer, l’autre frère, se charge du suivi de l’administration centrale et des affaires courantes. Son ami Noureddine Bedoui, ancien ministre de l’Intérieur, vient d’être promu premier ministre.

Le cercle politique, outre les présidents du Sénat et du Conseil constitutionnel, est constitué des partis dits de l’Alliance présidentielle. Autour de l’inamovible Front de libération nationale (FLN), se sont greffés le néolibéral Rassemblement national démocratique (RND), d’Ahmed Ouyahia, expremier ministre qui vient d’être remercié, le TAJ, issu des islamistes, et le Mouvement pour l’Algérie (MPA), issu du mouvement démocrate kabyle (RCD).

Dernière carte jouée pour sauver le système : les diplomates chevronnés et respectés Ramtane Lamamra, 66 ans, et Lakhdar Brahimi, 85 ans. Anciens compagnons de route d’Abdelaziz Bouteflika, le premier est nommé vice-premier ministre et aux Affaires étrangères, le second, médiateur de l’ONU, pressenti pour présider une conférence nationale de transition, a décliné. Enfin, Abdelmadjid Sidi-Saïd, patron de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) depuis 1997, réputé alors à gauche, complète le tableau.

Ce front politico-syndical aux équilibres fragiles ne cesse de se fissurer. En août 2017, Ahmed Ouyahia, homme du sérail et des plans d’ajustement du FMI, succédait à Abdelmadjid Tebboune, qui commençait à vouloir s’attaquer à la corruption. Le secrétaire général de l’UGTA, lui, ne résiste pas au tsunami populaire. Il est de plus en plus isolé par sa base, des fédérations entières lui retirent sa confiance.

La défection la plus notable est venue de la vénérable et influente Organisation nationale des moudjahidine ou anciens combattants (ONM). Il y a peu, elle soutenait le chef de l’État, « le compagnon d’armes ». Mais, coup de semonce, le 5 mars, elle déclarait apporter son soutien au mouvement de contestation et dénonçait « des institutions loin d’être à la hauteur des aspirations légitimes du peuple ».

ARMÉE ET SERVICES DE SÉCURITÉ : LE NOEUD DE L’ÉDIFICE

Pilier du « système », l’armée fait et défait les présidents. Son pouvoir prend sa source dans le mouvement de libération nationale, au déclenchement de la lutte armée, le militaire ayant primé sur le politique. À l’indépendance, l’Armée de libération nationale est devenue Armée nationale populaire. Elle fut alors bâtisseuse et garante de la stabilité. Composée des diverses catégories de la société, elle est traversée par ses contradictions qu’elle a réussi à gérer tant bien que mal.

Du virage néolibéral des années 1980 sous Chadli Bendjedid, a émergé en son sein une nomenklatura. L’image de l’armée a commencé dès lors à se ternir, d’autant que, durant la décennie noire, elle a servi d’outil de répression. Il reste que, dans la population, elle jouit encore d’estime et de respect pour avoir éradiqué le terrorisme islamiste, protégé les frontières et restauré la sécurité. Ce corps militaire ne constitue pas un bloc homogène. C’est sans doute en son sein plus qu’ailleurs que se jouent les rapports de forces. Au prix de luttes intestines.

En 2013, le chef de l’État réforme le département des renseignements rattaché au ministère de la Défense pour le mettre sous la tutelle directe de la présidence de la République. Il nomme le général Ahmed Gaïd Salah chef d’état-major et viceministre de la Défense. Dernier rempart du bunker bouteflikien, ce militaire de 79 ans est une pièce maîtresse dans l’édifice du pouvoir. Surtout avec le limogeage, à l’été 2018, de huit généraux et officiers de haut rang proches des « janviéristes », qui avaient pris la décision en janvier 1992 d’interrompre le processus électoral, au lendemain de la victoire des islamistes. L’autre homme fort est le général major Athmane Tartag, chef des services secrets depuis 2015, réputé proche de Saïd Bouteflika. Il a succédé au puissant général Mediène, dit Toufik, qui avait régné sur la Direction des renseignements (DRS) depuis 1990.

Aujourd’hui, une faction de l’armée, opposée au 5e mandat, veut rester « fidèle au peuple ». Grâce à elle, pour le moment, les manifestations ne sont pas réprimées. L’emportera-t-elle face aux caciques ? À noter que l’armée bénéficie du premier budget de l’État algérien : 2,7 milliards de dollars en 2000 à 11 milliards en 2012. Entre 2006 et 2010, l’Algérie est devenue le 8e acheteur mondial d’armement.

PATRONAT ET HOMMES D’AFFAIRES RENTIERS : UNE CASTE ÉBRANLÉE PAR LES DIVISIONS

Une caste de patrons, capitaines d’industrie, s’est constituée entre 2002 et 2013, période faste pour l’économie de rente grâce à l’envolée des prix des hydrocarbures. La rente servant aussi, en partie, à une redistribution sociale pour « acheter » la paix civile. C’est ainsi que le clan Bouteflika a consolidé son emprise. Les nouveaux oligarques, bénéficiaires de l’ère des privatisations, sont restés dépendants de la commande publique, faute d’avoir réinvesti dans une économie productive. Ils ont créé le Forum des chefs d’entreprise (FCE), une association de 7 000 sociétés transformée il y a peu en syndicat que dirige le patron du BTP, Ali Haddad. Depuis le début de l’insurrection populaire, le FCE enregistre une cascade de démissions.

 

Source L’Humanité

Jeudi, 21 Mars, 2019
Par
 Latifa Madani
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